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Ingénieur électronicien diplômé de l'Institut National
Polytechnique de Grenoble, doué d’une forte et chaleureuse personnalité,
travailleur acharné, fasciné par la connaissance, passionné
par les débats qui enrichissent, concerné par les problèmes
de société, Christian Benoît trouva dans l'étude
de la Communication Parlée, un domaine de recherche qui allait lui permettre
de mettre ses compétences scientifiques au service de ses passions.
Dès ses travaux de DEA puis de thèse, il aura à cœur
d'associer dans ses activités de recherche des aspects fondamentaux et
pluridisciplinaires visant à élargir le champ de nos connaissances
sur les processus de production et de perception de la parole, et des aspects
appliqués alimentant les technologies vocales. Sa thèse préparée
à l’ICP dans un cadre pluridisciplinaire, et soutenue en 1985 à
l'Institut National Polytechnique de Grenoble, porta sur la définition
et la caractérisation d'événements qui dans le signal acoustique
de parole renseignent sur la coordination temporelle des articulateurs, la mandibule,
la langue, le velum, et la source vocale.
Avec Christian Abry et Louis-Jean Boë, il participa ainsi très
tôt aux grands débats nationaux et internationaux sur l'étiquetage
des bases de données de sons nécessaires à l'apprentissage
massif des systèmes de reconnaissance automatique de la parole, défendant
avec acharnement l'idée, aujourd'hui généralement admise,
que le signal temporel de parole n'est pas "saucissonnable" en tranches
jointives qui représenteraient les unités sonores élémentaires.
Dans le même temps, il développait un éditeur de signal,
EDISIG, qui fut utilisé des années durant par bien des chercheurs
de notre communauté.
En 1985, il quitta Grenoble pour rejoindre le CNET de Lannion, où il
travailla sur la synthèse de la parole. En collaboration avec Michel
Cartier et Françoise Émerard, il se spécialisa dans le
domaine de l'Évaluation des systèmes de synthèse de la
parole, et très vite, à l'incitation de Christel Sorin, il s'impliqua
fortement dans des collaborations à l'échelle européenne,
en particulier dans le cadre du projet ESPRIT SAM. Il travailla ainsi très
étroitement avec des chercheurs en Angleterre, en Allemagne, ou en Hollande,
posant les bases d'une intense activité de collaborations internationales
qui allait faire de lui un des chercheurs français les plus réputés
des 5 continents dans le domaine de la parole audio-visuelle. Il contribua ainsi
à mettre au point des protocoles d'évaluation, et proposa «
10 phrases phonétiquement équilibrées et sémantiquement
imprédictibles » qui servirent de corpus standard pour l'évaluation
de la synthèse du français. Toujours soucieux d'approfondissements
théoriques, et désireux constamment faire le liens entre les niveaux
linguistiques et phonétiques et les enjeux technologiques, il s'interrogea
sur l'influence que pourraient avoir certains paramètres d'ordre socio-linguistique
sur l'intelligibilité d'un signal synthétique, et comparant les
résultats expérimentaux de tests d'intelligibilité de la
synthèse du français menés auprès de sujets français
et ivoiriens à Grenoble et à Abidjan, il suggéra l'existence
d'un indice de "complexité linguistique perçue", quantifiable,
qu'il conviendrait de considérer lors de la définition et de l'interprétation
de tels tests.
En juin 1988, Christian Benoît fut recruté comme Chargé
de Recherche par le CNRS et rejoignit définitivement l'Institut de la
Communication Parlée. Sur la lancée des nombreux projets qu'il
avait développés au CNET de Lannion, il poursuivit encore pendant
près de deux ans ses travaux relatifs à l'évaluation de
la synthèse, développant toujours plus ses collaborations européennes.
Et c'est en 1990 qu'il commença à travailler concrètement
sur ce qui allait être le projet majeur de sa vie de chercheur, l'étude
du rôle de la composante visuelle dans la communication parlée
et sa prise en compte dans les systèmes de synthèse et de reconnaissance
de la parole. Ses objectifs étaient ambitieux : (1) quantifier l'apport
de la composante visuelle dans la perception de la parole en milieu bruité
; (2) mesurer et quantifier cette information ; (3) élaborer des systèmes
de synthèse et de reconnaissance de la parole qui génèrent
ou intègrent cette information. Avec ses étudiants Tayeb Mohamadi,
Oscar Angola, Thierry Guiard-Marigny, Ali Adjoudani, Bertrand Legoff et Lionel
Réveret, il constitua une équipe de recherche reconnue mondialement
dans ce domaine. En collaboration avec Tahar Lallouache et Christian Abry, il
contribua à développer un système de mesure de la géométrie
labiale, avec un maquillage en bleu des lèvres du sujet, et désormais
bien connu sous le nom de French blue lips system ! À partir d’une
méthodologie systématique de constitution de corpus, il identifia
ainsi pour le français une vingtaine de formes labiales caractéristiques,
les visèmes du français, sorte d’équivalents visuels
des phonèmes, à partir desquels il élabora un premier système
de synthèse de visages parlants à partir du texte fondé
sur l'affichage de ces images-clefs en synchronisation avec le signal acoustique.
Mais constatant les limites d'une telle démarche, il décida d'orienter
ses recherches vers une modélisation paramétrique de la géométrie
labiale. Un modèle 3D des lèvres vit ainsi le jour en 1993, qu'il
intégra dans un modèle complet du visage dans le cadre d'une étroite
collaboration avec Dominique Massaro et Michael Cohen, de l'Université
de Californie à Santa Cruz, au sein de laquelle il fut détaché
par le CNRS au cours de l'année 1993. Il développa ainsi un système
de synthèse audio-visuelle à partir du texte fonctionnant en temps
réel, où les mouvements labiaux sont contrôlés par
des règles de coarticulation, rendant compte de l'influence mutuelle
des sons d'une même séquence de parole. La réalisation de
ce synthétiseur fut une étape cruciale dans les travaux de recherche
de Christian Benoît. Outre ses applications technologiques qui lui permirent
d'obtenir d'intéressants contrats en particulier avec le Centre National
du Cinéma, l'ACCT, le GDR-PRC Communication Homme-Machine (projet AMIBE)
ou l'Union Européenne (projet MIAMI), ce synthétiseur fut en effet
l'outil central de ses travaux sur l'évaluation quantitative de l'apport
de la composante visuelle dans la perception de la parole en milieu bruité,
puisqu'il permettait de contrôler la quantité et la nature de l'information
visuelle transmise à l'auditeur. Parallèlement un système
de reconnaissance audio-visuelle de mots isolés fut élaboré,
grâce auquel il fut possible de tester différentes architectures
d'intégration des informations acoustiques et visuelles et de les comparer
aux performances observées chez des sujets humains. Dans le cadre de
ce projet, afin de recueillir l'information labiale sur un locuteur placé
dans des conditions réalistes de communication, l'équipe de Christian
Benoît développa en collaboration avec Eric Vatikiotis-Bateson
des laboratoires ATR à Kyoto un casque muni d'une microcaméra
qui, une fois fixé sur la tête du locuteur, capte l'image labiale
et mesure en temps réel les paramètres géométriques
caractérisant la géométrie des lèvres. Dans le même
temps, toujours en collaboration avec ATR, un projet, visant à développer
un système de labiométrie ne nécessitant pas le maquillage
du locuteur, fut lancé. Le développement de ces travaux précurseurs
repris à l’ICP par Gérard Bailly laisse envisager des perspectives
intéressantes dans le domaine de la visiophonie, où on pourra
transmettre sur le réseau téléphonique, en plus du signal
acoustique de parole et avec une augmentation raisonnable du débit, des
paramètres labiaux et faciaux qui permettront à la réception
d'animer un clône parlant. Ceci laisse aussi entrevoir des développements
utiles vers la communication téléphonique des malentendants. C’est
d’ailleurs dans cette direction que Christian Benoît avait orienté
ses tous derniers travaux de recherche, en travaillant à l’élaboration
d’un prototype de système de synthèse exploitant un mode
de communication de plus en plus utilisé par les malentendants qu'on
appelle le Langage Parlé Complété, qui associe la lecture
labiale classique et un codage des différents sons par des positions
spécifiques de la main et des doigts. C’est maintenant Denis Beautemps
qui à l’ICP fait vivre et se développer ce tout dernier
projet de Christian.
L'ensemble de ces travaux est consigné dans plus de 75 publications,
et dans de nombreux documents vidéo, en particulier dans le film Innovating
Tomorrow, produit en 1997 par l'Union Européenne. Personnalité
reconnue internationalement, Christian Benoît a été invité
à donner des conférences aux quatre coins du monde, de Monte-Carlo
à Séoul, en passant par Londres, Philadelphie ou Kyoto. Il fut
aussi l'instigateur et l'organisateur de workshops internationaux qui comptent
aujourd'hui parmi les rendez-vous majeurs dans le domaine de la synthèse
et du traitement audiovisuel de la parole. Il fut membre du comité éditorial
du journal Speech Communication, et des comités scientifiques de très
nombreux congrès internationaux. Scientifique de dimension internationale,
Christian Benoît était un des défenseurs les plus ardents
de la francophonie. Très actif de 1986 à 1989 au sein du Groupe
Francophone de la Communication Parlée de la SFA, dont il fut le secrétaire,
et pour lequel il créa le bulletin de liaison malicieusement intitulé
Tchatch' Comm, il devint le représentant de la communauté parole
française au sein du bureau de l'ESCA, l'European Speech Communication
Association, dont il fut le secrétaire et le trésorier. Scientifique
brillant, homme pétillant, généreux, doué d'un humour
extraordinaire et volontiers provocateur, Christian Benoît véhiculait
une image très positive de la culture française. Et nombreux sont
nos collègues étrangers qui évoquent le sourire aux lèvres
cette anecdote d'un congrès de Banff au Canada en 1992, où Christian
Benoît à qui l'ont demandait pourquoi il travaillait sur les sons
[i], [a] et [y] hésita et répondit Because I am French.
Ce prix « Christian Benoît » est une façon pour nous
tous de perpétuer la mémoire de ce scientifique au parcours remarquable,
dont le travail suscitera encore pendant bien des années de nouveaux
développements technologiques et théoriques, et de cet homme attachant
et généreux qui aimait soutenir et favoriser l’activité
de jeunes chercheurs. C’est pour nous une façon de continuer une
partie de la très bouillonnante activité de Christian Benoît
qu’une mort brutale et cruelle a frappé le 26 avril 1998, à
41 ans.